Serge Kubla

• LE VIF/L'EXPRESS 26/1/2001

Même s'il a dû limiter la pratique du golf et les parties de bridge, Serge Kubla, 53 ans, est « un homme heureux » et n'hésite pas à le clamer bien haut. Ministre wallon, doté d'un portefeuille important — celui de l'Economie, des PME, de la Recherche et des Technologies — il est omniprésent dans les gazettes : voici vingt ans que cet animal politique piaffait ! Poussé par une irrépressible envie d'ascension sociale, il s'était juré d'inscrire son nom au panthéon des « grands hommes ». Sans s'avouer qu'il était, parfois, le seul à estimer que tant d'honneurs lui étaient dus. Louis Michel a longtemps songé à Didier Reynders avant de le désigner pour diriger le staff libéral au sein du gouvernement wallon. Le poste aurait même pu échoir — comble de l'offense ! — au transfuge Gérard Deprez. L'ancien président du PSC a cependant décliné l'offre et, en juillet 1999, c'est finalement Kubla qui pouvait sabler le Champagne. Comme quoi une destinée tient finalement à peu de chose...

A vrai dire, la trajectoire du bourgmestre de Waterloo est plus cahoteuse qu'il y paraît. Fils d'un ingénieur brassicole, d'origine tchèque, Serge Kubla préfère évoquer ses origines modestes que l'échec de ses études universitaires. En 1999, l'école de commerce Solvay (ULB) s'est douloureusement chargée de mettre fin à l'entourloupe : dans ses curriculum vitae, l'ancien étudiant s'évertuait à faire croire qu'il y avait acquis le diplôme. Aujourd'hui, l'honneur est sauf : le fils du ministre Kubla a décroché le bout de papier qui se refusait à son père. Soit.

Après cette entrée hésitante dans le monde professionnel, le beau Serge a résolument choisi de goûter la vie à pleines dents, combinant son poste de représentant en produits italiens avec ses hobbies préférés. En 1974, son entrée dans un cabinet ministériel n'a pas été le résultat d'une démarche très précise. Ni militant d'une cause ni réellement passionné par la chose publique, Serge Kubla n'avait saisi l'occasion de travailler avec Jean Gol, étoile montante du Rassemblement wallon, qu'au hasard d'une rencontre avec un ami commun. C'était au cabinet de l'Economie régionale wallonne. Déjà.

Enfin, sur un bon coup, le néophyte sentit alors l'intérêt qu'il pouvait tirer du métier. En un temps record et à grand renfort de publicité, Kubla s'est d'abord assuré une solide base électorale à Waterloo, puis dans l'ensemble du Brabant wallon. Rapidement, le parti libéral a compris à son tour l'intérêt de miser sur ce nouveau champion de l'ancrage local : élu dès 1977, le transfuge du RW a réussi la gageure de se maintenir à une fonction de chef de groupe durant plus de vingt ans, à la Chambre et au Parlement wallon.

L'obsession de l'image

Serge Kubla s'est élevé à la force du poignet et du jarret, lâche un proche. C'est un "carnassier" au tempérament sanguin. Quand il veut quelque chose, généralement il l'obtient. » Autoritaire, Kubla va jusqu'à soumettre ses collaborateurs à un régime d'enfer, les sommant d'accepter tous ses caprices. A commencer par la recherche de « visibilité » dans les médias. Au cabinet Kubla, dit-on, la semaine est d'une douceur exquise quand elle débute par un passage à la télévision. Elle s'avère pénible et stressante si le quota de photos ou d'interviews n'est pas à la hauteur des espérances du patron. Séducteur dans l'âme et conscient qu'« il faut communiquer ce qu'on fait », l'actuel n° 2 du gouvernement wallon rêve avant tout de s'illustrer, encore et toujours. Cet énorme besoin de reconnaissance cacherait-il un manque de confiance en soi ?

Bien sûr, un tel comportement charrie son lot d'inimitiés. Parfois arrogant, Serge Kubla convainc autant qu'il agace. Et il n'a pas toujours la finesse d'éviter ailleurs ce qu'il peut se permettre à Waterloo, où « son discours volontariste et fier touche les fibres d'un électoral aisé », observe un partenaire politique. Au dernier congrès des économistes francophones, auquel il était invité à débattre, certains professeurs d'université ne sont pas encore remis de son culot : plutôt que d'assumer une part des responsabilités du monde politique, Kubla a estimé que le mal wallon, c'était... les économistes.

Jusqu'au sein du PRL, cette réputation de play-boy embourgeoisé et attaché à son image, chouchou des coiffeuses et un brin superficiel, a bien failli ruiner la carrière du Brabançon. Homme de salons et de cocktails, Serge Kubla n'a jamais pu se faire une place dans le cercle d'amis le plus restreint de feu Jean Gol, élitiste sur le plan intellectuel. Louis Michel l'a longtemps considéré comme un second couteau, tandis que Daniel Ducarme — son vrai rival — s'étonnait de sa lenteur à admettre le fait régional. Si bien qu'à leurs yeux Kubla tenait davantage du loup docile et obéissant que du chef de meute. « Avec lui, il fallait presser sur le bouton pour espérer une réponse rapide », raille-t-on encore dans les rangs libéraux. Mais, aujourd'hui, le vent a tourné et la nouvelle prestance du ministre semble imposer progressivement le respect.

Assurément, le déclic a eu lieu quelques mois avant les élections législatives de 1999. Le président Michel aurait alors mis son candidat ministre au pied du mur, l'obligeant à faire ses preuves et à espacer ses parties de golf. Kubla a saisi la balle au bond et imposé ses talents d'orateur au cours d'un tour de Wallonie consacré au marketing du programme libéral. Une nouvelle vie s'offrait à lui, fatigué qu'il était de ses barouds stériles au Parlement. Dans l'ombre du socialiste Elio Di Rupo, chef du gouvernement wallon, les débuts ont, certes, été difficiles, mais Serge Kubla semble avoir trouvé la vitesse de croisière. Au gouvernement, on l'a vu défendre le capital public wallon, annoncer la réforme des instruments économiques, promettre un regain de dynamisme ou se lancer à la pêche aux contrats sur la scène internationale. Pour peu, même son indolence reprochée naguère deviendrait une arme de négociation : alors qu'on le suspecte de suivre certaines affaires de loin, il peut créer la surprise en démontrant sa bonne connaissance d'un dossier. « II est bien meilleur ministre qu'on ne le prévoyait », dit-on chez les adversaires comme chez les amis politiques. Il lui reste maintenant à assumer ce statut naissant. Or, contrairement à ce qu'il estime sans doute lui-même, le plus dur est à venir. Serge Kubla devra convertir les promesses en actes et démontrer aux Wallons qu'il a vraiment de la suite dans les idées. •

Philippe Engels

 

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