Page 13 du trimestriel imagine été 98

Sans taxes sur le kérosène, c'est la collectivité qui paie!

 

Mode de transport normalement réservé à des voyages très lointains et plutôt exceptionnels, l'aviation devient aujourd'hui un secteur qui grossit démesurément, notamment parce qu'il est détaxé et donc de plus en plus payé par la collectivité.

 

 

Si, dans les faits, ceux qui prennent l'avion paient de moins en moins (les prix de billets dégringolent), ceux qui ne prennent pas l'avion subissent de plus en plus les conséquences de cet envol des transports aériens. Parce qu'ils sont victimes de délocalisations économiques, que leur emploi s'est fragilisé par des bas salaires payés à quelques heures de vol d'ici, que la qualité de leur vie s'est détériorée à cause du bruit, de la pollution de l'air, des réveils nocturnes... Et enfin, parce que l'avion détaxé constitue une concurrence déloyale privant le budget européen d'une somme de 320 milliards par an en taxes et accises. Joli magot qui pourrait servir à faire pas mal de choses dans les secteurs économiques, culturels ou sociaux!

 

Fret: 3.720 FB en plus la tonne/km

 

Sous couvert de libre concurrence dans le secteur de l'aviation, on assiste donc en fait à une collectivisation des coûts et à une privatisation des bénéfices.

S'il fallait inclure, dans le prix des transports aériens, le coût véritable des nuisances engendrées, de combien grimperait le prix de la tonne de fret par kilomètre parcouru? Réponse: 93,2 Ecus (soit 3.700 FB)! Cela fait cher pour des fruits ou des légumes venant d'Israël, par exemple. Un tonne transportée sur 3.000 km, cela donne 11.100.000 FB. Ces chiffres, qui sont le résultat d'un calcul effectué par des économistes, sont bien sûr effrayants. Pour y arriver, les économistes travaillant pour l'Union européenne ont chiffré les "coûts externalisés" (payés par la collectivité et non par les utilisateurs) des différents modes de transport (1). Faibles pour le bateau (6,1 Ecus/tonne/km) et le train (7,3 Ecus/tonne/km), qui ne génèrent que peu de nuisances, ces "coûts externalisés" font un bond spectaculaire pour le camion (58,4 Ecus/t/km), pour devenir prohibitifs pour l'avion (93,2 Ecus/t/km).

Ces "coûts externalisés" sont évidemment cachés. Ils recouvrent, dans ce cas, aussi bien les conséquences planétaires de la montée de l'effet de serre due à la surconsommation de carburant, que la dévalorisation du patrimoine immobilier et de l'attractivité globale d'une région, les conséquences de la fatigue et du stress (moindre éveil intellectuel des enfants dans les écoles, pertes de créativité et de productivité au travail, difficultés de concentration...), ou les problèmes de santé consécutifs au trafic des avions (problèmes allergiques ou respiratoires engendrés par la pollution de l'air, croissance du nombre de visites chez les médecins en raison du bruit, maladies physiques et mentales, internements psychiatriques, dépressions, suicides...). Certes, on peut dire que les écologistes poussent encore des cris d'orfraie (comme ce fut le cas, n'est-ce pas, pour le nucléaire avec Tchernobyl, ou les déchets avec Mellery, ou l'incinération des déchets avec les dioxines dans le lait en Belgique), on peut se fermer les yeux, ou refuser de prendre ces coûts en considération. Mais cela ne constituera pas une réponse au problème. Et, à moyen ou à long terme, ces coûts apparaîtront sur la facture globale, inéluctablement.

 

Le juste prix pour les avions

 

Si le kérosène était taxé comme l'est le diesel et qu'une TVA était appliquée sur les tickets internationaux, en Europe communautaire, une somme de quelque 320 milliards pourrait être perçue chaque année, estime la Commission européenne. Pour la Belgique, le chiffre est évalué à 13,4 milliards de FB.

Une campagne internationale appelée "The Rignt Price for air Travel" (le juste prix pour les voyages aériens), active dans 17 pays européens, se bat contre les nuisances engendrées par le développement du trafic des avions (2). Car les prix bas entraînent une forte croissance: 6% chaque année en Europe. Et donc un impact négatif croissant sur les populations et l'environnement. Comment mettre fin à cette spirale destructrice? En appliquant la règle de la vérité du prix aux utilisateurs de l'avion, soit le prix qui tienne compte des coûts véritables engendrés. Dans nombre de situations, ce mode de transport serait alors automatiquement abandonné (au profit de productions locales: fruits, fleurs, légumes, produits textiles...), ou encore remplacé par le train de marchandises.

Relayée en Belgique notamment par Inter Environnement Wallonie (3) et les Amis de la Terre, cette campagne demande que les vols de nuit soient interdits en Europe et que le bruit des avions soit inclus dans la redevance aéroportuaire. Et l'idée d'une réglementation européenne est bien en train de germer, notamment afin d'éviter les délocalisations d'entreprises et les transferts de nuisances.

(1) "Vers une tarification équitable et efficace des transports", Livre Vert de la Communauté européenne, 20 déc. 95.

(2) Contact: Tél: +31-20-6221366 - Fax: +31-20-6275287

(3) Inter Environnement Wallonie, Jeanine Kievits - Tél: 081/25 52 80.

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