Le procès qui a vu des braconniers condamnés à Verviers pourrait avoir d'étonnantes suites.
En juillet dernier, Philippe Busquin a désigné José Happart au poste de ministre de l'agriculture et de la ruralité de la Région wallonne. Si cette nomination n'a pas été du goût de tout le monde, elle a toutefois été très favorablement accueillie au sein d'un petit mais puissant lobby, celui des chasseurs. José Happart et son frère Jean-Marie sont, en effet, de fervents chasseurs. José Happart précisant d'ailleurs très volontiers qu'il est un "chasseur gestionnaire". Le voici maintenant "ministre de la chasse". A lire ses premières mâles déclarations, l'administration wallonne en charge du dossier (la Division nature et forêts) n'a qu'à bien se tenir: l'ère Lutgen, c'est terminé! "J'estime que la chasse est partie normale de la vie et des traditions, a-t-il déclaré à une revue spécialisée le 19 juillet dernier, et il n'est pas normal d'interdire ces traditions plus que d'autres". Et la tradition peut s'allier avec la modernité. Ainsi, à propos de l'utilisation de GSM et de talkie-walkie par les chasseurs, José Happart est clair: "Le bon sens et la souplesse s'imposent. Pourquoi pas la modernité? Mais si ces moyens sont utilisés par les braconniers c'est autre chose!" Mais, bizarrement, en manière de braconnage, le ministre de la chasse "estime qu'il ne faut pas donner trop de pouvoir aux agents de répression".
Planqués dans les épicéas
Il faut dire qu'en la matière José Happart
sait de quoi il parle lui qui a été "victime"
d'un de ces agents de répression. Lisons plutôt
le récit que nous fait le garde forestier Louis
Timmerman de son aventure du 8 septembre 1974. Aux
premières lueurs de l'aube, il a été
alerté par un promeneur: celui-ci vient de découvrir
dans une prairie de La Calamine, un cerf fraîchement
abattu et dont la tête a déjà été
découpée et emportée. Le garde
se rend alors sur place. "A notre grande surprise
nous n'avons plus trouvé le cerf. Nous avons
suivi des traces se dirigeant vers la route des Trois
Frontières et là, avons trouvé
la bête découpée et emballée
dans des sacs en plastiques dissimulés dans
des buissons à quelques mètres de la
route. J'ai fait enlever ces sacs et les ai fait déposer
à mon domicile pour les remettre par après
à l'Hospice de Moresnet. Après, (...)
nous avons trouvé à proximité
immédiate, de l'autre côté de la
route deux individus couchés par terre dans
une jeune plantation d'épicéas. Ces deux
individus avaient les bottes, vêtements et les
mains tachées de sang. J'ai trouvé à
côté d'eux une scie, un couteau de découpe
et des cordes le tout tâché de sang, de
graisse et de morceaux de chair fraîche. J'ai
relevé l'identité de ces deux hommes.
Il s'agissait de P. Jacques et de Happart José
de Fouron-Saint-Pierre".
C'est ainsi que notre actuel ministre de la chasse sera
poursuivi, condamné en première instance
et acquitté (pour cause de prescription...)
en appel. Précisons que selon certaines sources,
la tête du cerf fut retrouvée le jour
même lors d'une descente de la gendarmerie à
Fouron-Saint-Pierre: il s'agissait d'un douze cors.
Une gendarmerie qui devait mener rondement sa petite
enquête pour arriver à ce constat dressé
sous forme de procès-verbal: "Nous nous
trouvons en présence d'une bande organisée".
Des bêtes malades chez les bouchers
Faisons maintenant un bond d'une bonne vingtaine d'années dans le temps pour nous retrouver à Verviers en septembre de l'année dernière. On y juge une bande de braconniers industriels. La gendarmerie de Stavelot, qui a mené l'enquête, a recueilli un nombre impressionnant d'aveux et de témoignages (1). Parmi ces aveux ceux de Julien Schyns qui admet avoir organisé chez lui un atelier d'abattage et de découpe clandestin. Les braconniers y entreposaient leur gibier que Schyns découpait. Au fil des auditions, on découvre aussi que Schyns admet avoir "découpé de nombreuses bêtes dont certaines impropres à la consommation humaine avant de les écouler dans le circuit de la distribution normale". Mais un autre inculpé, Philippe Biersart, accuse: "Dans la propriété de cette personne (ndr: Schyns), il avait un abattoir clandestin fréquenté entre autres par Happart Jean-Marie, frère de José, qui venait faire abattre ses bovins là". Vraie ou fausse, l'information n'a jamais été vérifiée par les enquêteurs puisque le Parquet de Verviers ne les a jamais autorisés à poursuivre l'enquête au-delà du démantèlement de la bande de braconniers. Or, des témoignages, il ressort que l'un des bouchers chez qui était écoulé le gibier braconné pourrait bien être la personne surprise en train de braconner avec José Happart en 74. Les éléments sont troublants et méritent sans nul doute un complément d'enquête qui pourrait bien avoir lieu prochainement. En effet, le Royal Saint-Hubert Club, qui s'était constitué partie civile à Verviers, entend également le faire vis-à-vis des bouchers chez qui le gibier était écoulé.
J-M. Happart chasse sans permis
En attendant, nous ne résisterons pas au plaisir
d'exercer notre devoir
d'information en vous contant une autre "mésaventure
de chasse" arrivée cette fois à
Jean-Marie Happart.
Le 23 janvier 1994, un garde forestier contrôle
9 chasseurs à la fin d'une partie de chasse
à Gozée (Thuin). Voici son récit:
"L'un des chasseurs me dit avoir oublié
son permis dans sa voiture, je lui ai demandé
sa carte d'identité mais il ne l'avait pas non
plus. J'ai donc demandé au chasseur d'aller
chercher son permis de chasse à sa voiture afin
que je puisse procéder au contrôle. Celui-ci
refusa catégoriquement d'aller chercher ses
documents alors que nous n'étions qu'à
deux cents mètres des véhicules et
que la battue était terminée. J'ai redemandé
à six reprises au chasseur d'aller chercher
son permis mais celui-ci refusa à chaque fois.
J'identifiais le prévenu comme étant monsieur
Happart Jean-Marie". S'ensuit cette déclaration
de Jean-Marie Happart: "Je n'ai rien à
déclarer, je refuse de signer, je refuse de
remettre mon arme qui ne porte pas de numéro".
Voilà donc la saine conception que l'on a dans
la très socialiste famille Happart du respect
de la loi et de ses gardiens.
Jean-Frédérick Deliège.
(1) Cet important procès est évoqué dans un livre qui sort de presse cette semaine: "Les pilleurs de nature. Enquête sur le braconnage" Christian Du Brulle et Elisabeth Mathieu, Editions Luc Pire.