Comment José Happart trompe la Justice (2)

Requinqué par la crise du poulet qui lui permet de faire des déclarations sur les Flamands à la limite du racisme, José Happart intrigue la Justice dans le cadre de l'assassinat d'André Cools. Mais si, immunité oblige, elle n'a pas pu enquêter sur lui, il peut la manipuler.

Déviation de l'enquête Cools grâce aux faux grossiers fabriqués par son ami Horst Hermann, intervention en faveur d'Alain Van der Biest auprès du procureur général Anne Thily, juste avant sa libération de janvier 1997, tentative d'écarter un avocat général en le faisant passer pour pédophile, connaissance de l'existence du fameux témoin anonyme avant que son existence ne soit rendue publique, nous avons déjà expliqué le rôle trouble de José Happart dans l'affaire Cools (N.D.L.R.: voir le S.I. du 26 mai 1999. Nous avions retardé la parution de la suite de cette enquête pour cause de campagne électorale). D'autres éléments s'y sont ajoutés.
Fin septembre 1990, André Cools claque la porte du bureau du PS après une violente altercation avec Guy Spitaels. Celle-ci porte tant sur l'entrée de la tendance happartiste au bureau que sur des problèmes financiers: "Il y a la méthode qui consiste à accepter et celle qui organise la récolte de fonds", laissant sous-entendre que tous ne partagent pas sa règle de conduite au sein du PS. En février de la même année, il y avait déjà eu un couac. A la suite d'une réunion restreinte de responsables socialistes portant sur l'octroi d'argent public à des structures happartistes et à José Happart personnellement, Jean-Marie Happart en avait rédigé un compte-rendu envoyé à André Cools. Ce dernier en était manifestement ulcéré puisqu'il s'interrogeait sur la volonté des frères Happart de "protéger leurs arrières" et interpellait Guy Spitaels sur l'opportunité de rédiger un tel rapport explicitant des mécanismes à la limite de la légalité. Il lui demandait aussi d'"établir un document complet reprenant toutes les conclusions", sous-entendant ainsi que des choses manquaient.

Déstabiliser quand d'autres tuent

Lorsqu'il claque la porte en septembre 1990, André Cools sait aussi que "sa" fédération liégeoise est dans le collimateur de la Justice pour cause de dossier des horodateurs. Pourtant, d'autres socialistes (comme Guy Spitaels) avaient également bénéficié des largesses de la société française CGE. C'est dans la foulée de cette rupture que va s'opérer le rapprochement entre Alain Van der Biest et José Happart, formalisé par l'entrée de Corine Rulmont dans le cabinet du ministre wallon de l'époque. Fin de l'année 1990, au moment où les premiers contacts sont pris avec les tueurs, Corine Rulmont commence à organiser plusieurs réunions avec des gendarmes qui enquêtent sur l'affaire des horodateurs. Ces contacts seront pris par le biais de liens familiaux et via Marcel Remacle, député européen happartiste connaissant des enquêteurs depuis l'affaire de la secte Ecoovie où il se dit avoir été victime d'une escroquerie du gourou ( une spécialité happartiste? ).
L'objectif du rapprochement est de "faire sortir au grand jour des dossiers suspects gérés par Cools". Au moment où certains organisent son assassinat, le clan Happart tente donc d'instrumentaliser la Justice pour "descendre" Cools politiquement. Plusieurs réunions entre des enquêteurs, les frères Happart et Corine Rulmont auront donc lieu à Namur, Bruxelles et Liège pendant l'hiver et le printemps 1991. Un dernier repas aura lieu en septembre 1991, après l'assassinat, réglé 13.000 francs par le cabinet Van der Biest. Sans que les happartistes ne fournissent de biscuits aux enquêteurs. Le juge d'instruction Jean-Louis Prignon a enquêté voici près de deux ans sur ce troublant procédé. D'autant que pendant la première moitié de 1991, André Cools n'organisait pas seulement la mise à l'écart d'Alain Van der Biest. Avec le clan Happart, les couteaux étaient tirés et l'on envisageait même de l'exclure du PS.

D'autres appels à l'aide

Au cours de l'été 1997, on a vu le tango Taxquet-Happart dansé sur la musique des faux documents d'Horst Hermann. Ce n'est pas la première fois que, mis en danger dans l'enquête Cools, Richard Taxquet faisait appel à l'équipe. Ainsi, en août 1992, deux mois après les révélations de Carlo Todarello, il insiste auprès des enquêteurs sur un dîner qu'il a eu avec Corine Rulmont quelques heures après le meurtre: "Elle m'a invité à aller manger (...) Je lui ai dit que cela (ndlr: l'assassinat) devait venir (...) du groupe Perron et plus particulièrement Happart etc Dehousse (...) Il est possible que pour éviter des interrogatoires et autres problèmes (...) elle ait orienté les enquêteurs vers Van der Biest et moi-même". Alain Van der Biest, insistant également sur ce dîner, suggérait lui aussi une implication du clan Happart.
On signalera encore que Serge Thibaut, un commissaire de l'ancien Comité Supérieur de Contrôle, a été accusé à deux reprises de mener des enquêtes parallèles alors qu'il travaillait pour la cellule Cools: l'une portait sur l'affaire SMAP, l'autre sur l'assassinat proprement dit. Les choses semblaient tellement graves qu'il a d'ailleurs craint de se retrouver à la prison de Lantin. L'homme est très proche des frères Happart avec qui il déjeunait très régulièrement au "Cheval d'Or", l'un des endroits favoris du clan Happart.
Après l'arrestation d'Horst Hermann, José Happart a attendu plusieurs semaines avant de déposer plainte contre son ami escroc. Mais il s'est bien gardé de le faire dans les mains de la juge d'instruction Ancia. En fait, il n'a jamais déposé plainte en raison des "documents Cools", mais sur d'autres bases. Ce qui a permis au parquet de Liège d'ouvrir une instruction distincte dans laquelle toutes les informations sont regroupées. La cellule Cools, structurellement et judiciairement, n'y a donc pas accès.
Pourquoi cette volonté d'écarter l'enquête de la seule piste qui ait fourni des éléments matériels? Systématiquement, José Happart prend la défense de Richard Taxquet et d'Alain Van der Biest mais aussi de Gabriel Uhoda, lui aussi suspecté par sa propre famille d'avoir joué un rôle dans l'assassinat. Jamais nous n'avons vu un homme politique prendre de tels risques alors qu'électoralement, ils ne peuvent rien lui rapporter. Ses "amis" politiques comme le clan Dehousse ou Alain Van der Biest, dès l'arrestation d'Horst Hermann, ont immédiatement pris leurs distances de José Happart.
D'autre part, certains témoignages ne manquent pas d'intriguer la Justice. Ainsi, dans les minutes qui ont suivi l'assassinat, on a vu José Happart à la gare des Guillemins avec de la boue accrochée aux chaussures. Cette gare est au pied de la colline de Cointe où Cools venait d'être assassiné. En plein mois de juillet, Don José affirmait se rendre à une réunion du parlement européen. A moins de 200 mètres de là, "Mimo" Castellino récupérait les tueurs pour les évacuer. Taxquet et Happart se connaissaient-ils? En juin 1989, le premier a été le chauffeur du second pour la campagne des européennes. "Trois jours" nous dit Happart. "Plus d'un mois" répond en écho Alain Van der Biest.
De même, lorsque Grégory Happart, fils de Jean-Marie, a eu des ennuis avec la Justice, au sujet d'un dossier de proxénétisme à Liège, il a été récupéré professionnellement par un des responsables de la loge maçonnique Velbrück, dont fait partie Richard Taxquet et deux avocats des inculpés. S'il a bénéficié de la suspension du prononcé, sa compagne, Corine Rulmont, a été condamnée. Décidément, la criminalité n'est jamais loin du clan Happart.

Philippe Brewaeys.



La légende Happart

Des rumeurs couraient depuis longtemps au PS sur le passé de la famille Happart. Rexistes, pas rexistes? Le Soir illustré a enquêté. Pour lever l'écran de fumée.

Lors des réunions de la direction du PS liégeois, Alain Van der Biest appelait parfois José Happart "le rexiste". Dès son entrée au PS, en 1984, un député s'était fait l'écho à ce genre de rumeur lors d'une réunion du bureau. Il avait été remis à sa place.
En fait, dès 1981, certains mémoires universitaires mentionnaient que Joseph Happart, le père de Don José, avait été rexiste jusqu'en 1936. Une excellente réponse aux rumeurs qui ont couru au sein du PS pendant des années. Avant cette période de 1936, les Editions Rex faisaient partie de l'action catholique. Elles allaient s'en faire exclure et, en 1937, lors des élections de Bruxelles, le mouvement Rex recevait un coup de crosse du Cardinal Van Roey.

Un père "très à gauche". Ah bon?

En 1987, après son entrée au PS, José Happart allait même plus loin lors d'une interview: "Mon père (...) était très à gauche, bien qu'il fut catholique pratiquant. Oui, c'était vraiment un homme de gauche". Tout est faux. Il s'agit d'une légende inventée de toute pièce pour faire accepter le greffon Happart dans un PS wallon marqué par la résistance et l'ouvriérisme. Le père Happart était un collaborateur, responsable d'une milice pro-nazie dirigée par le VNV, le principal mouvement collaborationniste flamand, la Boerenwacht/Garde Rurale.
Au fil du temps, la Garde Rurale va se rapprocher de l'Ordre Nouveau, se militariser, disposer d'uniformes, d'insignes, de cours de formation fleurant bon le national-socialisme, d'un bataillon d'élite, d'un service de renseignements,... Mais si en Flandre les partis de la collaboration lui donnent un certain corps, en Wallonie, la Garde Rurale ne marche pas. Pour motiver ces miliciens, on crée le 4 février 1943 une asbl, le Fonds de la Garde Rurale dont Joseph Happart devient l'un des neuf dirigeants aux côtés du Chef-Général de la Garde Godfried Dalle. A l'époque, les troupes américaines ont commencé à chasser les troupes nazies et fascistes d'Afrique du Nord et l'offensive allemande est stoppée par la capitulation de Stalingrad. Pour l'Ordre Nouveau, la guerre commence à sentir le roussi. En septembre 1943, le Chef-Général Dalle démissionne. Joseph Happart, lui, reste. En mars 1944, il est confirmé dans son poste de vice-président, c'est à dire de no2. Trois mois avant le débarquement, il ne reste que les inconscients ou les obstinés.

Plus la guerre approche de la fin, plus Joseph Happart monte en grade

A l'époque, les parents de José Happart vivaient dans la ferme héritée des grands-parents paternels à Lantin. Que s'est-il passé à la fin de la guerre? Selon José Happart, lorsque nous l'avons questionné à ce sujet, la ferme parentale a été pillée entre le départ des Allemands et l'arrivée des Américains "par des gens du voisinage à qui mes parents avaient donné la soupe deux fois par semaine (...) Mon père était rexiste avant 1936. Il a été poursuivi après la guerre, jugé et blanchi. Il a été privé de ses droits civils et politiques qu'il n'a récupérés que des années après, à l'insistance de ma mère". Histoire incohérente car les rexistes d'avant 1936 n'ont pas été poursuivis et l'on ne peut être privé de ses droits civils et politiques qu'après une condamnation.
C'est sans doute pour ces motifs de collaboration que les parents Happart ont déménagé en 1946 pour s'installer à Chertal. "Mon père était Léopoldiste, très religieux et croyait en Pie XII. C'était un anticommuniste très généreux qui défendait les petits contre les gros". On comprend dès lors mieux pourquoi il a fallu retailler un costume sur mesure à José Happart lors de ses premières années "socialistes". L'histoire familiale des Happart est totalement en porte-à-faux avec celle du PS liégeois, s'inscrivant dans la lignée d'un Cools pris en charge par le parti après la mort de son père dans un camp de concentration, ou celle des deux morts de Grâce-Berleur qui ont été une des causes des troubles qui ont amené l'abdication du Roi Léopold III.

CEPIC et Front de la Jeunesse

Les réseaux anticommunistes catholiques, où l'on a réuni après la guerre des collaborateurs recyclables et des résistants très à droite pour cause de guerre froide, vont continuer à marquer l'histoire familiale.
Joseph Happart, militant dans les Jeunesses Catholiques Rurales, poursuivra sa carrière de syndicaliste agricole comme dirigeant des Unions Professionnelles Agricoles. Sa route y croisera celle de Jean-Marie Bastin qui est aujourd'hui un des principaux conseillers de José Happart ainsi que le gestionnaire des asbl happartistes basées dans le domaine de Tribomont. En 1962, expropriés par l'extension de l'aciérie de Chertal, les Happart arriveront à Fouron. Joseph Happart ayant retrouvé ses droits civils et politiques, les partisans du Retour à Liège iront le chercher pour les élections de 1970 mais il déclinera l'invitation. Il venait d'être décoré chevalier de l'Ordre de Léopold II grâce aux UPA et surtout grâce au ministre de l'Agriculture Antoine Humblet. Ce dernier est, en 1958, un des fondateurs du CEPIC, l'aile extrêmement droitière du PSC symbolisée par Paul Vanden Boeynants. Humblet était également membre de la Milice de Jésus-Christ, un ordre chevaleresque catholique anticommuniste et pro-américain.
C'est à cette époque que José Happart commence à émerger comme leader d'une action syndicale paysanne fortement teintée à l'époque de poujadisme et d'anti-parlementarisme. Il ira jusqu'à faire entrer un taureau au Parlement belge. 1978 marquera un tournant dans la vie de José Happart: son père meurt et l'Action Fouronnaise (AF) vient le chercher pour en faire son leader. C'est aussi cette année-là qu'apparaît une série d'articles sur les Flamands dans "Le Foron", le trimestriel de l'AF. Ils sont rédigés par un résistant qui, après guerre, s'est investi dans les mouvements néo-rexistes et l'action anticommuniste. On y lit entre autres des regrets quant à l'exécution du docteur Auguste Borms après la guerre, lui qui fut deux fois traître à sa patrie.
José Happart retrouve aussi au sein de l'AF des membres du CEPIC dont le réseau d'influence lui permettra de rencontrer le Roi Baudouin sur le bord d'une autoroute. Ces réseaux vont s'agiter autour du Nouvel Europe Magazine, un mensuel d'extrême droite dirigé par Emile Lecerf, ancien collaborateur reconverti dans l'anticommunisme atlantiste. S'y croisaient gens du CEPIC et militants du tristement célèbre Front de la Jeunesse. En mars 1979, on peut y lire un article dithyrambique sur José Happart qui "brûle de cette "lumière intérieure" qui fait les vrais leaders". Cette citation fait référence à la définition du leader énoncée par Primo de Rivera, le fondateur de la Phalange espagnole! A l'époque, des contacts ont eu lieu entre les Happart (essentiellement Jean-Marie) et les dirigeants du Front pour assurer la formation paramilitaire du groupe "Hérisson", la milice de l'AF. José Happart, en septembre 1981, a reconnu ces contacts en précisant qu'ils n'avaient jamais abouti contrairement aux rumeurs qui circulaient. Toujours est-il qu'à l'époque, nous avions personnellement observé la présence dans les Fourons, parmi les contre-manifestants francophones, de militants du Front. Fort curieusement, ils entretenaient d'excellents contacts avec les casseurs du VMO lorsqu'ils n'étaient pas membres des deux mouvements en même temps.
On comprend donc qu'il était nécessaire, après "le rendez-vous avec l'histoire" de septembre 1984, de se livrer à quelques "retouches" historiques. D'autant que, comme l'écrivait Le Vif à cette époque, "les militants de la base "sentent" qu'Happart n'est pas un socialiste fiable, et le soupçonnent d'agir avant tout en fonction de son intérêt personnel, y compris dans ses dimensions financières".

Une légende pour implanter le greffon

Ce passé a failli rattraper Don José lors d'un débat au PS de Bruxelles en décembre 1987. Il fut interpellé par le président du Front National qui, rayon extrême droite, en connaît un bout. Alors qu'il déclarait dans un livre que son "père était très engagé à gauche", il reconnaissait devant la base que "son père n'avait été rexiste que jusqu'en 1936" et qu'il "avait été interrogé après la guerre mais ne fut point condamné". Quelques mois avant, dans une lettre adressée au responsable en Belgique du Frente Nacional espagnol, il se parait des plumes du paon: "Nous, Wallons, avons fermement dénoncé et condamné les gens de chez nous tels que les Degrelle, Matthys, Paul Colin, etc qui se sont mis à la solde de l'occupant allemand et des hitlériens qui ont tant aidé votre Franco!".
Depuis son entrée au PS, José Happart a passé son temps à démolir l'aile la plus à gauche du parti et la moins atlantiste, s'acharnant à la tâche même après l'assassinat de Cools. Rappelons ici que ce dernier, de par ses voyages en URSS et ses contacts avec des responsables du KGB, était catalogué par des services étrangers comme un agent de l'Est.
Nous laisserons le mot de la fin à Marcel Cools, le fils du ministre assassiné dont l'interview est parue dans le livre Le cas Happart, la tentation nationaliste: "Dans l'histoire de ce siècle, beaucoup de personnages soi-disant "proches du peuple" ont mal tourné. Je pense à Mussolini. A certains socialistes français qui se sont ralliés au vichysme. Happart n'est pas à l'abri d'une telle dérive (...) Je ne prétends pas que les happartistes utilisent des procédés rexistes. Mais ils sont sur le fil du rasoir".

Philippe Brewaeys.